Confinement…

La musique nous est une source d’émerveillement ô combien précieuse en ce temps d’isolement et d’inquiétude …

Voici, à nouveau ces quelques phrases du philosophe André Conte-Sponville, il évoque le surgissement de la musique dans sa vie.

Cela nous rappelle combien nous sommes accessible à l’immédiateté du sensible, à quel point et avec quelle pertinence la musique nous donne à être vérité avec nous même…

« Plus tard, vers la vingtaine, il y eut un événement qui m’a marqué. J’étais venu déjeuner chez ma mère. Anxieusement, comme toujours : dans quel état allais-je la trouver ? Elle n’est pas encore rentrée du marché. La porte est ouverte, un mot m’attend : « Installe-toi. » Je mets un disque, presque au hasard : le Concerto pour piano n°5 de Beethoven, « L’Empereur », sans doute joué par Edwin Fischer, sous la direction de Wilhelm Furtwängler. En ce temps-là, je n’écoutais guère de musique. La politique occupait l’essentiel de mon temps. L’amour, l’amitié et la philosophie se partageaient le reste. C’étaient des années de frivolité passionnée, de passions superficielles. Puis, soudain, ce disque : un accord somptueux, majestueux, héroïque, comme jaillissant de l’orchestre entier, le piano qui semble en naître, qui s’en dégage, qui monte très vite vers les aigus, incroyablement véloce, virtuose, solitaire, à la fois fragile et sûr de lui, comme une leçon déjà de courage, ce chant qui se cherche, qui se trouve, que l’orchestre d’abord interrompt – nouvel accord – puis accompagne, puis soutient, puis emporte… Beethoven en acte et en puissance. Immense, sublime, généreux – d’une noblesse à couper le souffle. Je connaissais bien cette œuvre : ma mère, durant mon enfance, me l’avait souvent fait écouter. C’est ce qui explique, la redécouvrant après tant d’années, qu’elle m’ait paru à ce point évidente, prenante, bouleversante. La première audition, en musique, est rarement la bonne : on découvre mieux ce qu’on connaît déjà. Il faut dire aussi qu’il s’agit d’une œuvre facile (à aimer, point à jouer !), spectaculaire, grandiose. Elle fait partie de ce qu’on appelle la « deuxième période » de Beethoven, la plus fameuse auprès du grand public, mais moins admirable peut-être, pour les musiciens, que la troisième. Je ne sais. Le Quatuor n°14 ou les Variations Diabelli, plus tard, me retiendront davantage. Mais je me souviens très bien de l’émotion que je ressentis, en redécouvrant ce concerto, des sentiments mêlés qui s’emparèrent de moi : du plaisir bien sûr, de l’admiration, de l’exaltation, une forme de joie bizarrement familière et neuve, comme un courage qui revient, comme un souvenir qui serait une promesse, comme une résurrection annoncée ou anticipée… Mais aussi autre chose de plus amer, de plus troublant, de plus douloureux : la honte. La honte d’avoir vécu si loin de cette grandeur-là, depuis si longtemps, de l’avoir oubliée, de l’avoir trahie, d’avoir fait comme si elle n’existait pas, comme si elle était impossible ou vaine… C’était comme si l’enfant que j’avais été jugeait soudain l’homme que j’étais en train de devenir. Comme si Beethoven me renvoyait à ma petitesse, à ma médiocrité, à ma vanité déjà consommée, déjà condamnée, d’intellectuel, ou de futur intellectuel, parisien… Oui, je jure que j’ai eu honte, en écoutant Beethoven, vraiment honte, et que les larmes qui me montèrent aux yeux, ce matin-là, firent plus, pour me ramener vers l’essentiel, qu’aucune leçon d’aucun de mes maîtres – j’en eus d’excellents – ou qu’aucun livre de philosophie. La pensée ne fait pas de miracle. On peut bien lire Spinoza ou Kant toute la journée. A quoi bon, si c’est pour se protéger de la vie, de l’émotion, du douloureux secret d’être soi ? L’art va plus vite ou plus profond. Il ne donne à penser qu’en donnant à ressentir, à aimer, à admirer. C’est une leçon de morale, autant ou davantage que d’esthétique. C’est pourquoi c’est une leçon, aussi, de philosophie.Je n’en dis rien à ma mère, lorsqu’elle revint. C’était une affaire entre Beethoven et moi. Ni, quand je les retrouvai, à mes amis. Je sentais bien que déjà je m’éloignais d’eux, de leurs goûts, de leurs idées, de ce qu’ils jugeaient important ou moderne… « 

 

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